10/08/2007
Le don par Jean Starobinski
Nº2231
SEMAINE DU JEUDI 09 Août 2007
Palette de Maîtres (5)
L'oeil vivant
Le grand critique de la fameuse école de Genève publie cette année «Largesse» et revient sur cinquante ans de voyages littéraires à travers les siècles par Jean Starobinski
Cette cinquième rencontre avec un maître «à penser et à créer» poursuit la série d'été des Débats de l'Obs. Pendant six semaines, nous interrogeons six artistes dans leur genre, six intellectuels qui réfléchissent sur leur art. Des penseurs et passeurs originaux entre les disciplines qui ont fait l'actualité en 2007. Du compositeur français Pascal Dusapin au cinéaste italien Francesco Rosi, de l'anthropologue américain Marshall Sahlins au peintre espagnol Miquel Barcelô, du critique suisse Jean Starobinski au philosophe français François Wahl.
Médecine, littérature
En 1958; interne en psychiatrie à l'hôpital de Lausanne, j'ai rencontré l'une des plus célèbres artistes asilaires : Aloïse, dont les oeuvres sont aujourd'hui conservées au Musée de l'Art brut à Lausanne. Elle avait été préceptrice à Berlin, et convaincue que le Kronprinz était amoureux d'elle ! Elle passait son temps à repasser et à dessiner sur des feuilles de papier beige, qu'elle cousait ensemble pour composer de grandes fesques. J'avais occupe auparavant de 1946 à 1949 un poste d'assistant de littérature française auprès de mon maître Marcel Raymond. J'ai fini par concilier naturellement ces deux approches, l'une médicale, nourrie par la méthode expérimentale, l'autre littéraire, riche de tout un monde de théories. Mes projets mêlaient histoire littéraire, histoire de la pensée médicale, problèmes posés par la psychiatrie contemporaine et l'anthropologie phénoménologique. Je sentais que les analyses littéraires et les recherches médicales pouvaient ainsi devenir complémentaires. Quel plus bel exemple de cette continuité entre les disciplines que celui de la «mélancolie» ? J'ai rédigé ma thèse de médecine sur ce sujet - «Histoire du traitement de la mélancolie» -, qui m'entraînait de la médecine à la théorie littéraire, de l'art à l'histoire sociale, par une série d'étapes en pente douce. Et je me suis intéressé trente ans plus tard, dans mes lectures de Baudelaire, à la puissance de la mélancolie dans son oeuvre poétique. Mon approche de Freud passe par son rapport à la littérature. J'ai guetté chez lui les inspirations qui pouvaient lui venir de sa culture classique, comme la présence de Virgile dans «l'Interprétation des rêves» ! J'essaie de déceler l'héritage humaniste que Freud veut ajuster à la neurologie de l'époque. Ce dialogue entre les arts de la psyché et ceux de la littérature m'a paru de nature à enrichir l'interrogation critique.
Lire/écrire
Mes débuts littéraires datent de la guerre. Les circonstances ont fait que diverses revues m'ont demandé des articles sur la poésie la plus récente. J'ai ainsi souvent rencontré Pierre Jean Jouve, réfugié à Genève entre 1941 et 1944. Je le voyais beaucoup. Il aimait à réunir ses amis le soir à la maison pour donner lecture de ses oeuvres. Je me souviens que je tournais la manivelle du tourne-disque lorsqu'il nous avait reunis autour de son livre sur le «Don Juan» de Mozart. Il vivait avec sa seconde femme, Blanche Reverchon, psychanalyste et l'une des premières traductrices de Freud, dans une maison XVIIIe, en plein coeur de Genève. Pour la revue «Lettres» créée par Pierre Courthion et Jouve, j'ai traduit et commenté Kafka, signalé des oeuvres récentes de poésie, collaboré au journal «Labyrinthe» créé par Albert Skira pour faire suite à «Minotaure». Mais l'achèvement de mes études de médecine retardait mon projet de thèse sur les ennemis des masques dont j'avais eu l'intuition très tôt, durant la guerre. Ce n'est que plus tard, à Baltimore, que j'ai entamé ce programme de recherche qui traversait les siècles. Montaigne pour le XVIe, La Rochefoucauld pour le XVIIe, Rousseau pour le XVIIIe, Stendhal pour le XIXe, et Paul Valéry, celui de «Monsieur Teste», pour le XXe siècle. L'heure était aux entreprises de démystification. Dénoncer l'idéologie devenait une attitude à la mode. Cette recherche généalogique constituait la configuration d'un seul livre qui n'a jamais été écrit. Il s'est plutôt développé dans le temps. J'ai ainsi publié sur Montaigne, sur Rousseau, et «l'oeil vivant» conserve de ce projet panoramique bien des échos.
L'école de Genève
C'est Georges Poulet, l'auteur de la belle série des «Etudes sur le temps humain» et des «Métamorphoses du cercle», qui eut vers 1960 l'idée de nommer «école de Genève» le groupe où il reconnaissait ses propres préoccupations. Il considérait les livre ! de Marcel Raymond et d'Albert Béguin comme les textes fondateurs d'une critique qui privilégiait les faits de conscience. Il y joignait les exemple ! donnés par Rivière et Du Bos. Il s'inscrivait lui-même, en compagnie de Jean Rousset, Jean-Pierre Richard et moi-même. Son approche privilégiait h subjectivité dans les textes littéraires, et quoi il différait d'opinion avec Marcel Raymond et surtout Jean Rousset, qui attachaient une grande importance à l'aspect formel des oeuvres littéraires Moi-même, j'avais retenu beaucoup de la linguistique de Ferdinand de Saussure, qui était enseignée lors de me ! études par Albert Sechehaye, l'un des rédacteurs du «Cours de linguistique générale» d'après les notes prises aux leçons du grand linguiste. En far d'«école de Genève», il ne faut pas oublier qu'il y en a une autre, aux trait ! bien marqués : celle qui résulte des recherches et de l'enseignement de Jean Piaget, dans le domaine de la psychologie génétique. Les successeurs de Piaget sont toujours au travail, dans une corrélation assez étroite avec toute une tradition pédagogique dont j'ai bénéficié dans mon enfance.
L'amour du XVIIIe siècle
Le merveilleux travail de Marcel Raymond sur les «Rêveries» de Rousseau n'est pas seul responsable de mon attrait pour le XVIIIe siècle, que j'ai éprouvé dès les années de collège. L'influence des peintres compte aussi pour beaucoup. Parmi mes souvenirs marquants, il y a 1 exposition des chefs-d'oeuvre du Prado, au Musée de Genève, dans l'été 1939. Le gouvernement espagnol avait mis ces tableaux à l'abri dans notre ville. Les peintures de Goya m'ont bouleversé. De plus, pour moi, c'est un grand siècle de la musique, qui se diversifie et évolue de façon extraordinaire. Quelle distance entre Rameau et Mozart, quelle évolution dans l'écriture musicale de Haydn, quelle aventure que l'invention de la symphonie «classique» ! Que de transformations dans l'opéra ! Ce n'est rien là que je découvre. Mais ce sont les motifs d'un attrait, d'une séduction sur laquelle mon livre récent «les Enchanteresses» porte attention.
Comment définir le XVIIIe siècle ? Il varie tant, selon les pays, les moments, les passés et les héritages. Les écrivains du XIXe siècle ont souvent simplifié l'image du XVIIIe en le confinant à quelques traits partiels, surtout parisiens : siècle de l'athéisme, de la galanterie, du libertinage, puis de la «sensibilité »... Depuis lors les historiens y ont regardé de plus près, consultant les archives, retrouvant les documents de la vie institutionnelle, matérielle, économique, religieuse, ne négligeant ni l'histoire locale ni celle des couches populaires. Ce que j'ai fait moi-même dans ce domaine ne résulte pas d'un seul type d'approche. Quand Francis Jeanson m'a demandé d'écrire, pour la collection des «Ecrivains de toujours», un ouvrage sur Montesquieu, il attendait que je définisse l'attitude «existentielle» de cet auteur. En somme, des révélations qu'un écrivain aurait apportées sur sa propre personne. Mais Montesquieu, trop absorbé par sa pensée sur les lois, n'avait pas l'intention de se peindre lui-même. Rousseau, au contraire, tout en élaborant ce qu'il appelait son «triste et grand système», a senti le besoin de se justifier lui-même pour répliquer à la calomnie et à la persécution dont il souffrait. Dans «la Transparence et l'Obstacle», j'ai voulu mettre en évidence la dramatique opposition entre l'incessante menace hostile que Rousseau perçoit autour de lui, et la conviction qu'il a de sa propre bonté. Ecrire, à la fin de sa vie, c'est apporter la preuve que son coeur est «transparent comme le cristal». Et c'est une tâche qui n'en finit pas...
Le siècle des Lumières ?
Très tôt, au XIXe siècle, on voit surgir une critique de l'essor de la pensée scientifique et technique survenu au cours de l'«âge des lumières». Les connaissances chiffrables, les progrès dans l'exploitation des forces naturelles ont désenchanté le monde : c'est la conviction de Keats, de Novalis, de Blake et de beaucoup d'autres. C'est là une tentation régressive. Descartes et Newton sont alors considérés comme de mauvais génies, parce qu'ils ont conféré à la raison calculatrice un rôle privilégié. Le commun dénominateur de la «philosophie des lumières» était la tolérance et la paix entre les peuples. Mais n'idéalisons pas ce siècle. Cette philosophie était le fait d'une brillante minorité, et n'a jamais complètement prévalu par la suite. Après tout, les hussards noirs, les fusilleurs peints par Goya, sont les soldats des droits de l'homme ! Aujourd'hui l'intolérance a repris le dessus dans le monde, sous divers régimes et de mille manières. L'aptitude à la responsabilité doit être constamment réinventée, pour faire face à des problèmes que les penseurs et les grands acteurs des «lumières» n'imaginaient pas. Les philosophes du XVIIIe siècle s'en prenaient au fanatisme, et divers fanatismes, anciens et nouveaux, se montrent vivaces à l'heure présente, en recourant aux puissants moyens d'aujourd'hui. Certes, les armes de destruction mises en oeuvre par le fanatisme contemporain sont produites par la science. Celle-ci s'est développée au cours du XVIIIe siècle, et a permis le perfectionnement de l'artillerie. Mais je ne vois là aucune raison d'accuser, comme beaucoup l'ont fait au XXe siècle, les conséquences obligées du cartésianisme et de la «philosophie des lumières».
La critique
La critique, à l'origine, c'est d'abord l'affaire du «grammaticus» et du «criticus». Leur tâche n'est pas d'opérer des choix, mais de faire lire des oeuvres qui ont vieilli et dont les clés d'accès sont souvent perdues. Dans l'Antiquité, Homère par-dessus tout ! Langue usée, personnages mal identifiés, texte altéré; cette critique qui a débuté à l'époque alexandrine visait à la restitution du texte. Mais se donner ainsi tant de mal pour rétablir un texte suppose que l'oeuvre reste porteuse d'autorité - esthétique, morale... Mais si ce n'était plus le cas ? Soit que le message ne soit plus recevable, soit que le goût des lecteurs les ait éloignés de la lecture des exploits guerriers... Alors le critique récuse l'autorité du texte en question. C'est ce que fait Platon pour Homère. C'est, en somme, une critique de destitution qui dénonce les mauvais maîtres, les autorités usurpées. La notion de critique a évolué. A cet égard, il me paraît utile de revenir aux catégories établies par Albert Thibaudet distinguant la critique immédiate - celle des journalistes -, la critique professionnelle - celle des professeurs - et la critique des maîtres.
Critique de la fin du XXe siècle
Dans la seconde moitié du XXe siècle a triomphé une critique dominée par le structuralisme. Les facultés de lettres américaines ont adopté le French criticism. Ce mouvement critique, porté par des voix diverses, celles de philosophes pour la plupart, irriguait aux Etats-Unis les départements de littérature. Pas les départements de philosophie. C'est le moment où en France on a découvert avec enthousiasme la linguistique de Saussure. Il était mort en 1913 et j'avais eu accès à ce savoir à travers mon professeur de linguistique. J'avais d'ailleurs publié les premiers «Anagrammes» de Saussure. Il s'agit d'une recherche très curieuse : Saussure avait eu la conviction qu'un mot déterminé, le «mot-thème» caché, fournissait le matériau phonique où les poètes latins ou grecs trouvaient le point de départ de leurs compositions. Saussure croyait qu'il s'agissait là d'un secret transmis à travers les générations des versificateurs latins. Voilà pourquoi Saussure et la linguistique, pour moi, ce n'était pas une découverte. Mais ce qui s'est passé du côté du structuralisme s'explique par une sorte de concurrence avec les sciences exactes : il fallait légitimer, à l'université, la scientificité de l'approche littéraire. Cette critique, avec son langage, ses concepts, sa technicité, n'ira pas rejoindre le commun des lecteurs. Elle demeurera spécialisée, réservée à la classe. Elle s'est néanmoins distinguée, à mon sens, à travers quelques esprits clairs comme Gérard Genette. D'autres ont formé des hypothèses générales, mais non suivies d'effets, et menacées de se pétrifier en une méthode rigide. Pour moi, aucune méthode n'est à même de prescrire les questions qu'il convient de poser à un texte.
Don«
Largesse», un texte qui vient de reparaître chez Gallimard, avait été écrit pour accompagner une exposition où j'étais l'invité du département des Arts graphiques du Louvre. J'ai eu beaucoup de bonheur à commenter des gravures, des dessins sélectionnés librement dans les collections du Louvre, auxquels s'ajoutaient des photographies, et même la séquence du couronnement d'Ivan recevant une pluie d'or, tirée du film d'Eisenstein. C'était l'occasion de m'interroger sur un motif. Comme je le fais quand je lis un texte : je tente de resituer un mot dans son histoire et dans l'usage singulier qu'en fait un écrivain. Ainsi dans «Largesse» ai-je suivi les aventures de ce mot, le «don». Mon point de départ était une scène que Rousseau décrit dans sa neuvième Rêverie : des aristocrates sacrifient à la coutume seigneuriale et jettent des pains d'épice aux «manants» qui se les disputent dans de violentes bagarres. Rousseau se lasse du spectacle et aperçoit quelques petits Savoyards affamés. Il leur achète des pommes. Mon travail s'est construit d'abord sur ce contraste entre une scène de don violente, où le malheur prévaut, et une autre, tendre, qui est à l'origine d'un bonheur intense.
Cette attention aux mots de Rousseau a réveillé en moi ceux de Baudelaire, dans un poème extrait du «Spleen de Paris», «Gâteau». Le poète, en voyage, tombe nez à nez sur un petit mendiant auquel il offre un bout de pain. Immédiatement un autre enfant se rue sur le bénéficiaire, et c'est l'échauffourée. Même thème donc, mais avec Baudelaire, c'est l'intrusion du mal dans le don qui est décrite. Ce texte en a appelé un autre : celui de Huysmans dans «A rebours». Encore un épisode de don, mais cette fois saturé de perversion. Le personnage central, Des Esseintes, excité par le spectacle d'enfants qui se déchirent pour une tartine de fromage, s'en fait préparer une à l'identique, avant, écoeuré, de la faire jeter par son domestique aux enfants dans la rue.
Le moteur de mon travail passe par cette poursuite de motifs intentionnels qui donnent à mon travail critique cette dimension thématique. Dans «Largesse», évidemment, j'étends l'enquête à la peinture, aux textes fondateurs. Car ce geste est au principe de notre culture comme en témoigne un merveilleux dessin du Corrège : Eve offrant la pomme à Adam. Au fil de l'enquête, ce sont toutes les variétés du don que j'ai tenté de mettre au jour. D'une extrémité à l'autre, du don fastueux, signe de «largesse» aristocratique, jusqu'à l'acte de charité.
Né à Genève en 1920, Jean Starobinski est à la fois docteur es lettres et en médecine. Il a enseigné à l'université Johns Hopkins, à Baltimore, à celle de Bâle et à Genève. Parmi ses livres, primés et traduits dans le monde entier : «Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l'obstacle», «l'oeil vivant. Corneille, Racine, La Bruyère, Rousseau, Stendhal», «l'Invention de la liberté, 1700-1789» suivi des «Emblèmes de la Raison», et «Largesse» (tous publiés chez Gallimard).
Thierry Grillet
Le Nouvel Observateur
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09/08/2007
Antoinette Fouque par Catherine David dans Le Nouvel Obs
Catherine David a eu l'excellente idée d'ouvrir la marche en rédigeant un chaleureux portrait d'Antoinette Fouque dans la rubrique "Les Uns, les autres" du Nouvel Observateur du 9 août. Agrémenté d'une superbe photo d'Antoinette Fouque (avec sa médaille d'Officier de la Légion d'Honneur), prise par Sophie Bassouls ce beau texte a été positivement remarqué par de nombreux lecteurs, hommes et femmes, qui ont valu des courriers de remerciements et de félicitations à la journaliste dont les éditions Des femmes se sont réjouies. Quant à moi, l'appel enflammé de mon amie Frigide Barjot, qui a eu un vif coup de foudre pour Antoinette Fouque, qu'elle découvrait, en tombant par hasard sur ces deux pages m'a fait chaud au coeur. Une petite erreur s'est malencontreusement glissée dans cet article : Antoinette Fouque n'a pas une sclérose en plaques.
(rubrique dirigée par Jean-Gabriel Fredet)
Antoinette fouque
Procréer, dit-elle
Pour la sage-femme du MLF, grâce à la candidature de Ségolène, les femmes n'ont plus besoin d'imiter les hommes pour affirmer leur présence
Pourquoi une femme en ces temps de détresse ?», demande Antoinette Fouque dans «Gravidanza» (Editions Des femmes, préface d'Alain Touraine) à propos de la figure symbolique de Ségolène Royal. Sur le sujets l'ex-députée européenne est intarissable, et sa voix un peu rauque, pleine de soleil marseillais, se fait vibrante, pressante. «Héritière de quarante ans d'un mouvement de libération des femmes irréversible, Ségolène nous rend au centuple ce qu'elle en a reçu.» Vous reconnaissez cette voix, cette fièvre, cette intelligence aux aguets, il s'agit bien de la célèbre Antoinette, femme savante et sage-femme historique du MLF, leader du fameux groupe Psych et Po, philosophe, psychanalyste, lacanienne dissidente, fondatrice des Editions Des femmes. Elle annonce pour cet automne l'ouverture d'un grand espace culturel à Saint-Germain-des-Prés, dédié aux femmes créatrices, ainsi qu'un nouveau livre, «Génésique», et une nouvelle revue, «Féminologie». Sur cette femme qui ne ressemble à personne, on a fait pleuvoir les étiquettes et les caricatures. Pourtant, elle n'est pas plus «hystérique», bien sûr, que Ségolène Royal n'est «incompétente». «C'est la technique habituelle, on s'efforce de nous ridiculiser pour mieux nous réduire.» Dans son enfance, elle s'identifiait avec Spartacus, le libérateur des esclaves romains. «Je dois être une rebelle, c'est possible, mais pas si dangereuse que ça», dit-elle en riant.
Simplement, elle n'a jamais pu croire qu'une femme fût un homme inachevé, un mâle défectueux. Jamais pu croire, comme l'affirmait Freud, que le désir - la libido - soit le monopole du genre masculin, et par essence «phallique». Jamais pensé qu'une femme, pour se libérer de la domination patriarcale, dût s'identifier aux hommes, adopter leurs manières et leurs valeurs. «Contrairement à ce qu'affirmait Jacques Lacan, la femme existe !», dit-elle, et cela paraît presque choquant car nous vivons dans une démocratie de l'esquive, où il paraît subversif de nommer l'évidence. « Il y a deux sexes », dit-elle encore (c'est le titre de ses «Essais de féminologie», Gallimard/le Débat), alors même que cette constatation est énergiquement contestée par les allumé(e)s du mouvement queer et les théoricien(ne)s du «genre», apôtres de l'identité à la carte. Pourtant, «même les transsexuels ne changent pas de sexe, ils perdent les deux», rappelle Antoinette; en effet, quels que soient les exploits de la biomédecine, une femme devenue homme ne produit pas de spermatozoïdes, un homme devenu femme ne peut mettre au monde un enfant.
Enfance heureuse à Marseille, rue Saint-Laurent, dans le quartier populaire du Vieux-Port. Une mère calabraise et «biblique», venue en France au tournant du siècle, analphabète mais poète, qui invente des mots - «les nuages s'accumoncellent», «ils vivent en cocuménage». (C'est en partie pour elle qu'une fois devenue éditrice Antoinette crée la Bibliothèque des Voix, collection de textes littéraires lus par leurs auteurs ou des comédiens.) A 14 ans, à la suite d'un rappel de vaccin antivariolique, Antoinette contracte une sclérose en plaques qui réduit peu à peu sa liberté de mouvement, et c'est à partir d'une chaise roulante, sans une plainte, qu'elle mène aujourd'hui ses combats.
Elle parle avec tendresse de son père, «un berger corse amoureux de la mer, tout juste sorti des «Bucoliques» de Virgile». Elle a rencontré son mari à Aix-en-Provence, et n'a jamais souffert de discrimination sexiste. «Nous étions pareils, nous faisions les mêmes études.» L'événement déterminant, ce fut en 1964 la naissance de sa fille. «A travers la grossesse et l'accouchement, je me suis aperçue que les femmes avaient quelque chose que les hommes n'avaient pas - un utérus, le lieu de création de l'être humain. Et j'ai compris que les hommes enviaient aux femmes cette capacité de produire du vivant-parlant. Freud a consacré beaucoup de pages à «l'envie du pénis», mais il aurait eu des choses à dire sur «l'envie d'utérus» des hommes, surtout les plus créateurs d'entre eux. Quand sa femme est enceinte d'Anna, il écrit à Fliess : «J'ai mis au monde quelques notions de plus.» Au fond, la procréation a toujours servi de modèle à la création.»
On le sait, dans «le Deuxième Sexe», Simone de Beauvoir a jeté l'opprobre sur la part maternelle de la condition féminine, et son préjugé reste vivace, comme en témoigne la «haine matricide» des excitées du «no kid». Limité par cette mutilation originaire, le féminisme de la non-différence n'aurait jamais dépassé, selon Antoinette, la «forme infantile de la libération des femmes». C'est pourquoi, malgré la défaite électorale, il lui semble qu'une voie nouvelle s'est ouverte avec la candidature de Ségolène, «vers une nouvelle alliance entre les sexes, vers un nouveau contrat humain». Vers une démocratie paritaire, à l'image de l'humanité. Tout cela grâce à cette mère de quatre enfants qui a osé vouloir présider la France.
Ses dates
1er octobre 1936. Naît à Marseille.
1964. Naissance de sa fille Vincente.
1968. Cofondatrice du MLF.
1974. Création des Editions Des femmes.
1994-1999. Députée européenne.
Catherine David
Le Nouvel Observateur
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08/08/2007
Susana Guzner invitée aux Rencontres littéraires de Playa del Inglés
Recopié du site http://www.la-reference.info/55-aout2007.html#4
Susana Guzner invitée aux Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés
par Pierre Salducci
Les Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés seront lancées officiellement le mercredi 8 août lors d’un cocktail d’inauguration en présence de la romancière d'envergure internationale Susana Guzner.
Du 6 au 19 août prochains, le cybercafé Punto Net accueillera les Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés / Jornadas de la literatura gay en frances. Dès sa première édition, cette manifestation est heureuse de réunir dans sa programmation les noms d’auteurs, journalistes, éditeurs et représentants d’association comme Michel Giliberti, Pierre Salducci, Susana Guzner, Roger Peyrefitte, Réjean Roy, Eric Foucault, Laetitia Schuck, Michel Aurouze, Didier Mansuy, Jean-Charles Fischoff et Pascal Janvier.
De nombreuses activités et divertissements sont au programme de ces Rencontres dont une foire aux livres, des expositions, débats et excursions. Le public est également convié à cette manifestation exceptionnelle afin de rencontrer les acteurs de la littérature gay d'aujourd'hui et de partager avec eux quelques jours d'exclusivité dans un cadre enchanteur.
Le coup d’envoi de ce festival sera donné officiellement le mercredi 8 août lors d’un cocktail d’inauguration que présentera Pierre Salducci, organisateur de l’événement. En cette occasion spéciale, nous aurons le plaisir d’avoir parmi nous le romancier français Olivier Autissier et notre invitée d’honneur Susana Guzner, tous deux seront disponibles pour rencontrer leurs lecteurs au cours de la soirée.
Originaire d'Argentine, Susana Guzner est l'auteure du best seller lesbien La Géométrie insensée de l'amour qui connaît un succès international et a déjà été traduit en plusieurs langues. Un autre de ses livres, Punto y aparte, sera publié bientôt en français aux éditions Des femmes.
Le prochain roman de Susana Guzner, Aquí pasa algo raro (Il se passe quelque chose de bizarre ici), sortira en octobre prochain chez Rain Ediciones, une nouvelle maison d’édition de Barcelone. Il s’agit d’un roman policier humoristique bourré de références LGBT, dont l’histoire se déroule entièrement à Gran Canaria, spécialement à Las Palmas, et qui compte entre autres plusieurs personnages canariens.
Les Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés sont ouvertes à tous et vous donnent rendez-vous pour célébrer ensemble la première édition de notre festival socio-culturel.
18:10 Publié dans Susana Guzner | Lien permanent | Commentaires (1)
06/08/2007
"Res Nullius" dans Les Echos par Jean-Claude Hazéra (6 août 2007)
Paru dans "LES ECHOS" du 6 août et sur le site web des ECHOS
La vie devant soi
"Res Nullius" de Pomme Jouffroy
Editions Des femmes, 250 pages, 18 euros
On s'approche, on s'éloigne, on s'approche et on ne comprend toujours pas comment les taches de peinture posées par le peintre sont devenues cette lumière, ce regard ou ce sourire. Même impression avec l'écriture de Pomme Jouffroy. Elle pose ses personnages à sa manière. Pour Majnouna, par exemple, ça commence par "Mon grand-père avait dix-huit ans quand elle a explosé en vol". Et ça marche. Quelques répliques et anecdotes plus loin, ils sont là et nous avons envie d'en savoir plus sur eux. Ce nouveau livre raconte deux histoires parallèles : les amours d'Arnaud et d'Hélène et la vie de Majnouna, supermamie quasi centenaire, et de son arrière petit-fils. Ces deux histoires vont se rejoindre, elles n'étaient pas parallèles. L'important n'est pas dans l'intrigue, mais dans l'épaisseur des moments, des présents successifs, car le sujet de "Res Nullius", c'est la vie, tout simplement. "Votre prochaine étape est prévue ? Rien n'est prévu. Sauf le voyage." Et au cours du voyage, Pomme Jouffroy nous arrête où elle a envie, évoquant des univers qu'elle connaît manifestement bien : la médecine - elle est chirurgienne - , les chevaux, le cirque, les échecs. Son imagination a besoin pour notre plus grand plaisir de s'appuyersur du concret, lmes luthiers dans son précédent roman, "Rue de Rome", le cirque et les chevaux dans celui-ci. Par moments, elle part très loin, chez les Navajos ou dans une histoire de fées à sa manière - une malencontreuse erreur de baguette impose à la princesse Huguette quarante-neuf expériences sexuelles avant de trouver un mari.
Le désir et le plaisir
Parfois, son texte se nourrit et nous nourrit de ce terre-à-terre si important pour autant qu'on sache y prêter attention : la cuisine, les repas, le bain des enfants, leurs tartines... La vie, quoi. "La vie est si bonne, tu ne vas pas bouder tout de même !" Le désir et le plaisir sont au centre de ce livre de femme dont le personnage central est une femme. De ce désir, elle parle en termes parfois crus, jamais vulgaires. On n'est même pas gêné de devenir voyeur avec Arnaud quand il tombe amoureux d'Hélène, femme mûre nettement plus âgée que lui, en la voyant vivre depuis les fenêtres d'une salle de classe. Pourquoi ce titre latin, au fait ? "Res Nullius" : objets sans maître que l'on peut s'approprier. C'est ainsi que Majnouna appelle ces petits morceaux de verre que la mer roule et use sur les plages et dont vous êtes libres de faire des "diamants" dans vos jeux. "Les res nullius, je pense aujourd'hui que ce sont probablement les choses les plus importantes dans la vie", dit-elle, peu de temps avant sa mort.
Jean-Claude Hazera
16:35 Publié dans Pomme Jouffroy | Lien permanent | Commentaires (0)