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25/07/2007

Antoinette Fouque par Elie Flory dans Le Magazine des Livres

Ma reconnaissance s'adresse aussi à Eli Flory, qui a eu la bienveillante attention de critiquer le nouveau livre d'Antoinette Fouque dans le magazine des Livres de juillet-août 2007 : "La pensée postféministe". Seule correction d'importance : Antoinette Fouque incarne la tendance différentialiste (et non essentialiste) du féminisme.

La pensée postféministe

Le 26 août 1970, date du cinquantième anniversaire du vote des femmes aux Etats-Unis, un groupe d'une dizaine de femmes s'est invité sous l'Arc de Triomphe... Elles veulent déposer sur la tombe du soldat inconnu une gerbe de fleurs ceinte de banderoles qui sonnent comme des slogans : "Un homme sur deux est une femme", "Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme". Les forces de l'ordre les empêchent d'aller au bout de leur initiative. En juillet, la revue Partisans avait déjà titré : "Libération des femmes : année zéro". Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) est né.

En désaccord avec Simone de Beauvoir, convaincue qu'on naît femme, Antoinette Fouque incarne la tendance différentialiste du MLF. "Le groupe d'Antoinette" refuse le mot de "féminisme", et va devenir le mouvement de pensée connu sous le nom de "Psychépo" (Psychanalyse et politique). S'y rattachent des psychanalystes, des linguistes, des écrivains, des artistes (Luce Irigaray, Hélène Cixous, entre autres).

Elles s'opposent aux Féministes révolutionnaires qui, dans le sillage tracé par Beauvoir, pensent que "l'ennemi principal" n'est pas la masculinité, mais le patriarcat. Cette mouvance, composée surtout d'historiennes et de sociologues d'inspiration marxiste, comme Monique Wittig, Christine Delphy et Anne Zelensky, se baptiseront "Les Petites Marguerites", en hommage au film de Vera Chytilova. Gravidanza, Féminologie II, recueil de textes, d'interviews, d'articles retrace le parcours d'une femme sur tous les fronts de la pensée postféministe, de l'acte de naissance de sa maison d'édition Des femmes à sa dernière allocution prononcée le 5 avril à la Maison de l'Amérique Latine en faveur de Ségolène Royal. E F

Gravidanza : Féminologie II, Antoinette Fouque, préface d'Alain Touraine, Editions Des femmes, 295 p., 15 E

24/07/2007

"Accrochages" de Jean-Joseph Goux par Laurent Denay

L'Art en question

Dans son livre "Accrochages et conflits du visuel", Jean-Joseph Goux nous livre une réflexion sur l'évolution de l'art visuel depuis la fin du 19ème siècle.

La société contemporaine est abreuvée d'images ; elles nous environnent ; elles font désormais partie de notre quotidien.
L'image est devenue un objet de consommation comme un autre.
Nous en oublions de nous interroger sur son évolution ; l'évolution de sa signification et de son esthétique ; par conséquent, l'évolution de l'art visuel.

La définition que nous donnons au mot art a été bouleversée durant le siècle dernier. "Tout se passe comme si le siècle de la mort de dieu était celui du déchaînement de l'image" : JJ Goux.
Une transformation d'ordre technique mais aussi politique - le rôle prépondérant de l'image dans la cité moderne : D'un rôle de représentation du sacré l'image est devenue un moyen de pression sur les masses.

Depuis la Renaissance, nous vivons avec l'idée d'une "stabilité des valeurs éternelles" ; valeurs que l'Antiquité nous a léguées : le respect de l'optique réaliste et de la perspective. "le concordat platonicien entre la raison et l'image".

Ces certitudes se sont fissurées avec l'apparition de la société industrielle et de ce qui en découle, l'art moderne. Pour JJ Goux, l'oeuvre de Chirico symbolise le trouble né de la modernité ; Apparition d'objets industriels dans un paysage classique. "Un deuil culturel".

Un paradoxe relevé par JJ Goux :
Durant ces deux derniers siècles naquirent la photographie et le cinéma ; ces nouvelles techniques permettent une restitution "parfaite" de la réalité - "le super réalisme". L'image devient industrielle et reproductible à l'infini ; elle perd ainsi sa dimension esthétique et sacrée. L'image réaliste est devenue un outil au service de la communication, donc du capitalisme - la publicité."Il y a une coïncidence explosive entre le développement extraordinaire des techniques de L'image et la crise religieuse, Morale et politique du monde occidental qui est aussi un monde globalisé et fragilisé..."

La peinture, quant à elle, s'éloigna du réel avec l'impressionnisme et le symbolisme. Il y eut des précurseurs : Manet - Olympia - Gustave Moreau, Odilon Redon. Le monde onirique et allégorique de Gustave Moreau ; les fulgurances d'Odilon Redon ou celui-ci s'évade vers l'abstraction.
JJ Goux cite Maurice Denis : "Se rappeler qu'un tableau avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleur en un certain ordre assemblées", tiré de l'article "Définition du Néotraditionnisme" paru en 1890. Tout est dit : L'art s'est affranchi de la représentation du réel. Les nabis-les prophètes en hébreux, mouvement dont faisait partie Maurice Denis, à travers la couleur pure et l'harmonie rythmique prônent un art initiatique et sacré.
Le grand "initiateur" fut Gauguin : Séjournant à Pont Aven, il exposa ses théories à Serusier ; celui-ci rapporta à Paris une oeuvre révolutionnaire : "Le Talisman".
Une étape cruciale.

Comme l'indique JJ Goux, à l'aube du 20ème siècle les artistes ont la volonté de revenir à un monde "pré grec" et préchrétien. "La puissance occulte du fétiche" théorisée par André Breton dans "l'art magique".
La perte des valeurs, des repères traditionnels, l'angoisse de l'homme devant le monde industriel peuvent expliquer cette soif de spiritualité et ce besoin de transcender le réel par l'abstraction.
Malevitch - carré noir sur fond blanc, 1913.

L'art rejoint ainsi la pensée phénoménologue - notamment Hégélienne : il symbolise l'évolution de l'homme et de la société du 20ème ; il représente de manière allégorique les transformations idéologiques du monde moderne. Les théories fusent : le suprématisme de Malevitch, le néoplasticisme de Mondrian.

"Après l'effacement de la religion et de la morale à fondement transcendant l'activité artistique devait fournir enfin le grand modèle de l'action humaine désirable".

Toutefois, de nouveaux artistes remettent en cause ces dogmes ; ils se servent pour cela de l'imposture et de la provocation : Duchamp, Klein et le nouveau réalisme.
Une remise en cause radicale de l'homme et de la société.
"C'est aussi le futile, le presque rien, l'insignifiant,
L'anodin, le négligé, l'inaperçu, le sans intérêt qui conviennent
Au regard d'une herméneutique dépréciative et démystifiante".


L'hypothèse de JJ Goux est intéressante - le paradoxe évoqué au début du livre. Le capitalisme a sapé les fondements théoriques et éthiques de l'art. La suprématie des médias a entraîné la toute puissance de l'imagerie et de la simulation. Nous assistons ainsi à la séparation de l'art et de l'image. Une image banalisée et aseptisée.

L'image est banalisée.

L'histoire est faite de cycles succesifs. Nous nous trouvons - une possibilité - dans une impasse avant une nouvelle régénération ; une régénération qui naîtra des doutes actuels de l'art contemporain.

Laurent Denay

Patrizia Cavalli par Philippe Di Méo dans la Quinzaine Littéraire

"La Quinzaine littéraire", Du 16 au 31 juillet 2007

Trois poètes italiens

La publication de trois recueils de poésie italienne quasi simultanément est un indice parmi d'autres, de la ferveur et de la popularité certaine que rencontre en France depuis un certain temps la poésie italienne, contemporaine ou non. Un tel phénomène rachète tant d'années d'indifférence. Souvenons-nous combien il fut difficile de convaincre un éditeur de publier l'oeuvre d'Eugenio Montale ou encore celle d'Andrea Zanzotto, rappel qui prête aujourd'hui à sourire. Trois publications récentes attestent d'un tel intérêt.

Nelo Risi
De ces choses qui dites en vers sonnent mieux qu'en prose trad. de l'italien par Emmanuelle Genevois Buchet Chastel éd., 143 p., 10 E

Patrizia Cavalli
Mes poèmes ne changeront pas le monde trad. de l'italien par Danièle Faugeras et Pascale Janot Préface de Giorgio Agamben Des femmes - Antoinette Fouque éd. 489 P., 23 E

Léonardo Sinisgalli
J'ai vu les muses trad. de l'italien par Jean-Yves Masson Arfuyen éd., 209 p., 19 E

Patrizia Cavalli

Les poèmes de Patrizia Cavalli, parmi les plus traduits en France, sont agrémentés d'une préface du philosophe Giorgio Agamben dont l'intérêt pour la poésie est aussi ancien que attesté. Souvenons-nous notamment de ses écrits sur le Franc-tireur et le Comte de Kevenhüller de Giorgio Caproni ou, encore, de l'édition du recueil posthume du même, par exemple.

Dans un court mais dense préambule de quelques pages alertes, l'auteur de Stances, par un faux détour qui le ramène très tôt à son objet, s'essaie à définir le genre poétique reconduit à une opposition de l'hymne et de l'élégie dont l'oeuvre de Cavalli constituerait la confluence "sans restes". La langue de Patrizia Cavalli apparaît au philosophe comme "la plus fluide, la plus continue et la plus quotidienne de la poésie italienne du vingtième siècle". Mais alors, que dire alors de celles de Sandro Penna ou du premier Ungaretti ? Le philosophe d'ascendance heideggérienne, envisageant donc la poésie comme un "après" de la philosophie, y reconnaît également une "ontologie brutale et hallucinée". Une "brutalité" excluant tout excès et confinée au grammaticalisme serait-on tenté de dire.

N'en demeure pas moins, à l'évidence, une écriture poétique particulièrement cristalline, économe au point de frôler le dessèchement et parfois campée à l'orée d'une raréfaction minimaliste extrémiste.

La contemplation, l'observation des choses du monde, et de soi, caractérisent ce parti-pris, comment dire ? essentialiste ? tout à la fois inextricablement introspectif, mais refusant l'anamnèse, et néanmoins radicalement descriptif. L'omniprésence d'une instance analytique raisonnante, renvoie bien, sans vouloir résonner, à une forme inédite d'"hallucination" (Agamben) où l'oeuvre de Nathalie Sarraute transparaît souvent en filigrane. Coupants et anguleux, abstraits, rivée à un concret proliférant, et de ce fait tout à la fois vigoureux et dévitalisés, les vers de Mes poèmes ne changeront pas le monde, semblent tenter d'aider un sujet à se construire en l'abandonnant à une poésie effleurant l'aphorisme et multipliant de menus paradoxes logiques. Car nous sommes aux antipodes du vertige ménagé par un Borges ou un Juarroz. Ce "parti pris des choses" si particulier constitue à l'évidence le plus prodigieux rempart que Patrizia Cavalli oppose obstinément à l'instabilité de tout vécu, à la terreur du "je" comme à toute confession incidente. Elle ne compose avec le monde qu'en le décomposant d'observations en dissimulations selon les protocoles d'une "loi des silences" d'autant plus déconcertante que son secret se révèle à l'évidence dépourvu de tout mystère : Je me récite (...) la vie comme un mètre avec les centimètres,/ je vois même sa couleur jaune./ j'en mesure la longueur, j'avance dans l'espace, / il ne me reste qu'à trouver un pouce et alors je me lève, /je fonce vers mon café au lait. La force du rejet du monde et de l'autre fait comme allusion à une fragilité indéfinie. Est évacuée du même coup l'ambiguïté consubstancielle au genre poétique. Une raison raisonnante emballée apparaît parfois campée au bord d'un site banalement paranoïde agrippé avec effort et volontarisme à la grisaille du quotidien. Une sorte de malaise et d'asphyxie en résulte, "automatiquement" car tout se veut cisaillante géométrie à vide et même désymbolisée. Dans cette infinie dissection du presque rien, nous ne sommes pas loin d'une sorte de Violette Leduc versificatrice. Un neutre presque absolu, en effet.

Philippe Di Méo