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24/08/2007

Gravidanza par Christine Clerc ("Valeurs Actuelles")

La seconde preuve d'admiration et de reconnaissance du mois d'août pour Antoinette Fouque et son oeuvre nous est parvenue le 24 août dans Valeurs actuelles grâce à la talentueuse plume de la fidèle Christine Clerc, rendant hommage à l'auteur de "Gravidanza" dans sa rubrique, "Carnets de campagne", située comme celle de Catherine David en début d'hebdomadaire.

Valeurs Actuelles n° 3691 paru le 24 Août 2007

CARNETS DE CAMPAGNE
PAR CHRISTINE CLERC

Les illusions françaises


Peut-être parce qu’on s’est longtemps moqué d’Angela Merkel – que le géant Helmut Kohl appelait « la souris grise » –, je me suis prise d’affection pour elle, la chancelière allemande, que j’appellerais plutôt “la petite oursonne”. Sa photo en train d’acheter des oranges dans un supermarché avant de partir en randonnée dans les Dolomites – où elle a dormi avec son mari dans des refuges à 50 euros la nuit – m’a enchantée comme elle a enchanté l’éditorialiste du Bild Zeitung, qui voit dans cette « femme simple », une « femme de rêve ». Comme la plupart des Français, pourtant, je suis sensible aux fastes de notre monarchie républicaine. Mais j’envie cette Allemagne moderne, qui n’a pas besoin de voir incarnées par ses dirigeants sa richesse et sa puissance et qui, ses rudes réformes sur le temps de travail et la retraite avalées, marche d’un pas tranquille, même pas gênée par un euro trop fort. La façon dont “Angela” a répondu à son ami “Nicolas”, notre président, qui avait cru pouvoir lui adresser le même genre de “lettre de mission” qu’à ses ministres et lui dicter les mesures à prendre, comme présidente du G7, pour arriver à une meilleure transparence des marchés ! Ce “niet” en trois mots (« Une réunion extraordinaire ne me paraît pas nécessaire ») en dit long sur le rapport de force entre nos deux pays. Helmut Kohl, qu’on vit pleurer aux obsèques de son ami François Mitterrand, mais qui s’irritait parfois du ton supérieur du président français et de sa « bouche pincée », avait prévenu : il serait le dernier chancelier “catholique romain” disposé à nous faire des concessions…

Il arrive aux syndicats de la SNCF ce qui est arrivé aux indépendantistes corses : pendant des décennies, l’employée marseillaise, l’ouvrière du Nord ou la caissière du supermarché parisien payées au Smic se sont senties solidaires de leurs luttes parce qu’elles ont cru subir le même niveau de revenus, les mêmes conditions de travail et de vie. Mais un beau jour, elles ont découvert la vérité : l’État distribue à la Corse plus de subventions et pensions par habitant qu’à aucun autre département français. Tout ça pour voir se multiplier les attentats imbéciles ! Quant aux salariés de la SNCF, ils bénéficient d’avantages – primes, âge de la retraite, etc. – que pourraient leur envier bien des salariés du privé, régulièrement pris en otages par les grévistes des transports. Voilà pourquoi, sauf maladresse du gouvernement, une écrasante majorité de Français soutiendra la réforme, tant attendue, du service minimum. Un bon point pour le premier ministre François Fillon qu’on disait disparu.

Premiers livres de la rentrée : deux ouvrages de femmes, tous deux sur le thème de la maternité. Dans Gravidanza (“grossesse”), Antoinette Fouque, cofondatrice en 1968 d’un MLF qu’on avait cru surtout militant pour l’avortement, poursuit une réflexion entamée dans un précédent essai (Il y a deux sexes) et qui inspira plusieurs philosophes anti-Simone de Beauvoir comme Sylviane Agacinski-Jospin. Oui, démontre la fondatrice des Éditions des femmes, « on naît femme » et il existe bien une « nature féminine », qui s’accomplit dans l’enfantement. Avec brio, Antoinette renvoie dos à dos le grand-père Freud et sa théorie de « l’envie du pénis » qui frustrerait tant les petites filles, et l’oncle Lacan, si persuadé qu’il n’existe « qu’une libido » – et qu’un cerveau, forcément mâle – qu’il en concluait : « La femme n’existe pas. » Il fallait oser affronter ces ayatollahs de la psychanalyse avec leurs propres armes !

Il a fallu bien de l’audace aussi à Mazarine Pingeot pour publier, alors qu’elle est enceinte d’un second enfant, le Cimetière des poupées, roman d’une femme mal aimée et qui finit par tuer ses enfants et par enfermer leurs petits corps dans un congélateur, comme l’a fait l’énigmatique et monstrueuse Véronique Courjault. Que n’a-t-on reproché à la fille de François Mitterrand ! D’exploiter un fait divers particulièrement atroce. D’attenter à la vie privée des Courjault… Comme si, de Stendhal à Marguerite Duras en passant par Truman Capote, les romanciers ne s’étaient pas – très souvent – inspirés d’histoires authentiques de leur époque. Comme si le mythe de la mère infanticide n’était pas, depuis Médée, l’un des plus obsédants. En tout cas, l’agrégée de lettres Mazarine Pingeot le traite sous la forme d’une série de lettres de l’épouse privée de tendresse au père de ses enfants, dans un style à la fois sobre, sensible et très prenant – sans racolage. Un vrai travail de romancier. Qu’on lui fiche donc la paix avec sa propre enfance !

Retour à Paris. Ciel noir. Restaurants vides. Marché morose, même si les maras des bois y sont moins chères qu’en Provence. La seule note de gaieté, ce sont les cyclistes sifflotant sous la pluie en grimpant le boulevard Raspail sur leur Vélib’. Une idée géniale (venue de Lyon), ces Vélib’. Suffira-t-elle à faire réélire Bertrand Delanoë, alors que tant d’autres initiatives coûteuses prises par le maire socialiste de Paris sous la pression des Verts n’ont fait qu’aggraver les embouteillages, la pollution et le nombre d’accidents de piétons ? Et alors qu’aucun grand projet pour le développement économique et le rayonnement culturel de la capitale n’a vu le jour en cinq ans ? Ce serait une preuve de plus – après Paris Plage, dont les camions ont fini d’emporter les palmiers chiffonnés par la pluie – que seuls comptent les divertissements.

En attendant, fini de jouer avec les images de vacances. De retour d’Amérique bronzé et remonté à bloc – comme s’il lui tardait de se réinstaller dans les meubles du général de Gaulle –, Nicolas Sarkozy multiplie les réunions : sur le pouvoir d’achat, la croissance… Angoissante impression de déjà-vu. Je relis mes carnets de 1981. Fin août : de foire-expo en braderie, le premier ministre Pierre Mauroy répète, en levant les bras tandis que le président François Mitterrand hoche la tête : « La reprise arrive ! Elle est là ! Il faut y croire. » 30 septembre : le déficit budgétaire atteint 95 milliards de francs. 5 octobre : le franc est dévalué de 3 %, le mark réévalué de 5,5 %. L’année 1995, maintenant. Août : les rentrées fiscales sont en chute. La hausse de la TVA ne suffira pas à combler le trou. 29 septembre : au Havre, le président Jacques Chirac proclame sa volonté de réformer : « J’ai le temps et j’aurai le courage. » 9 octobre : tempête sur le franc. Le gouverneur Jean-Claude Trichet fait savoir que la Banque de France doit relever son taux plafond. Les projets de salaire maternel et d’allocation aux personnes dépendantes seront revus à la baisse…
En dépit de la “rupture”, la pièce ne semble pas avoir tellement changé. Le décor non plus. Seuls les acteurs… à l’exception de Trichet, aujourd’hui président de la Banque centrale européenne, que nous retrouvons, juste un peu plus gris, dans le rôle du commandeur… et du bouc émissaire de nos présidents. On pourrait l’appeler, cette tragi-comédie, “les Illusions françaises”. Mais espérons encore un peu : la météo annonce du soleil pour le week-end prochain.
Le gaz a été coupé dans mon immeuble. Tout l’été, des marteaux-piqueurs ont défoncé les trottoirs parisiens pour changer les conduites souterraines. Pas une goutte d’eau chaude pour prendre un bain. Je peste contre Gaz de France, qui a trouvé malin une fois de plus de me fixer un rendez-vous le 14 août et qui traite décidément ses clients en administrés, lorsque je découvre dans mon courrier un numéro d’appel “Dépannage gaz”. On est dimanche, 18 heures. Sans illusion, je compose quand même le numéro. Surprise : un employé me répond et, quarante-cinq minutes plus tard, un technicien vient remettre ma chaudière en marche. Ce n’est pas en Italie, pas en Angleterre, pas même en Allemagne qu’on verrait ça ! « Bravo le service public ! » dis-je à l’homme en combinaison bleue en le remerciant. « Profitez-en, me répond-il. Il n’y en a plus pour longtemps. »

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